Film français · 2012 · Drame romantique historique

Ce que le jour
doit à la nuit

D'après le roman de Yasmina Khadra — Réalisé par Alexandre Arcady

Durée 2h 39min
Sortie 12 septembre 2012
Genre Romance · Histoire
Pays France · Belgique
Budget 13,17 M €
Défiler
Présentation

Une fresque romanesque
de l'Algérie coloniale

Ce que le jour doit à la nuit est un film français réalisé par Alexandre Arcady, sorti le 12 septembre 2012 en France et en Belgique. Il s'agit de l'adaptation cinématographique du roman éponyme du célèbre écrivain algérien Yasmina Khadra (de son vrai nom Mohammed Moulessehoul), publié en 2008 aux éditions Julliard. Ce roman est considéré comme l'un des plus beaux chefs-d'œuvre de la littérature algérienne contemporaine d'expression française, et son adaptation constituait un véritable défi pour le réalisateur.

Avec une durée de cent cinquante-neuf minutes, le film est une vaste épopée sentimentale et historique qui embrasse plusieurs décennies de l'Algérie coloniale française, des années 1930 jusqu'à l'indépendance de 1962 et au-delà. Cette fresque raconte le destin brisé d'un homme pris entre deux mondes, deux cultures, deux identités, et consumé par un amour impossible qui traversera toute sa vie.

Le film a été tourné en partie en Tunisie, en Algérie et en France. Il met en vedette Fu'ad Aït Aattou dans le rôle principal de Younès/Jonas adulte, accompagné de Nora Arnezeder dans le rôle d'Émilie Cazenave, avec également Anne Parillaud, Vincent Perez, Mohamed Fellag et Anne Consigny dans les rôles secondaires majeurs. La musique du film a été composée par Armand Amar et Idir, contribuant à l'atmosphère poétique et mélancolique de l'ensemble.

Amour impossible Identité Algérie coloniale Tragédie Exil Mémoire Guerre d'Algérie Nostalgie
Récit complet

Le Synopsis
Chapitre par Chapitre

I

L'Enfance perdue — Les champs de blé en flammes

L'histoire s'ouvre dans les années 1930, dans l'arrière-pays oranais, au cœur de l'Algérie coloniale française. La famille de Younès, paysans arabes, possède des champs de blé dont la récolte s'annonce abondante. Cette promesse d'une année fertile est brutalement anéantie lorsque des hommes de main du cheikh local — un notable qui tient le village sous sa coupe et à qui la famille doit de l'argent — mettent intentionnellement le feu aux cultures.

Incapables d'honorer leur dette après cette catastrophe, les parents de Younès sont expropriés par l'administration coloniale française au bénéfice du cheikh, dont l'objectif premier était depuis toujours de s'emparer de ces terres fertiles. Ruinés, sans terre et sans avenir à la campagne, la famille est contrainte de migrer vers la grande ville voisine : Oran.

II

Oran — L'exil intérieur et la rencontre avec l'oncle Mohamed

À Oran, le père Issa se débat dans des conditions misérables, acceptant tout travail harassant contre des salaires de misère. La famille vit dans la précarité et la désillusion. Physiquement et psychologiquement épuisé, incapable d'offrir un avenir digne à son fils, Issa prend la difficile décision de confier le jeune Younès, alors âgé de neuf ans, à son frère aîné Mohamed.

Mohamed est pharmacien, un homme respectable et instruit, établi à Oran. Il a épousé Madeleine, une femme pied-noire (Française d'Algérie) professeure de piano, ce qui l'a éloigné de sa famille algérienne. Malgré le fossé qui s'est creusé entre les frères, Mohamed et Madeleine accueillent chaleureusement le jeune Younès. Madeleine, figure maternelle bienveillante, rebaptise l'enfant « Jonas » afin de faciliter son intégration dans la société française d'Algérie. C'est cette décision qui symbolise la dualité identitaire qui marquera toute la vie du protagoniste : Younès l'Algérien, Jonas le Français.

III

Rio Salado — L'Éden de la jeunesse

Repéré pour ses opinions indépendantistes par les autorités coloniales, Mohamed — qui est pourtant un homme pacifiste — est harcelé par la police française. Pour fuir l'opprobre injuste qui pèse sur lui et retrouver sa dignité, il décide de quitter Oran avec sa famille et de s'installer à Rio Salado (aujourd'hui El Malah), une petite ville de l'Oranais à forte population européenne, notamment d'origine espagnole.

Cette communauté accueille le pharmacien avec une cordiale bienveillance. C'est là, dans ce microcosme méditerranéen baigné de lumière, que Jonas va véritablement grandir. Il se lie d'amitié avec trois jeunes de la communauté européenne : Jean-Christophe, Fabrice et Simon. Cette bande de jeunes garçons forme le cœur social du récit, une fraternité insouciante et joyeuse qui transcende provisoirement les frontières de l'origine et de la religion.

C'est également à Rio Salado que Jonas pose pour la première fois les yeux sur Émilie Cazenave, une jeune fille d'une beauté lumineuse dont tous les garçons de la bande sont épris. Dans le cœur de Jonas, cet amour d'enfance s'imprime avec une intensité particulière — une intensité qui ne s'effacera jamais.

IV

L'Attaque de Mers el-Kébir — Le deuil et la disparition

La Seconde Guerre mondiale vient briser la parenthèse enchantée de la jeunesse à Rio Salado. En juillet 1940, la tragédie frappe directement la famille de Jonas : sa mère et sa sœur périssent lors de l'attaque de Mers el-Kébir, bombardement brutal de la flotte française par la marine britannique qui fera des centaines de victimes civiles algériennes. Cette double perte plonge Jonas dans un deuil immense.

Son père Issa, déjà fragilisé par les années de misère et d'humiliation, sombre progressivement dans l'alcoolisme et finit par disparaître, laissant définitivement Jonas orphelin. Mohamed et Madeleine deviennent ainsi la seule famille qui lui reste. Jonas appartient désormais à deux mondes sans appartenir pleinement à aucun d'eux : trop Européen pour les Algériens, trop Algérien pour les Français.

V

Madame Cazenave — Le secret inavouable

En grandissant, Jonas retrouve Émilie, désormais femme. Mais avant même que leur histoire d'amour ne puisse vraiment commencer, il est confronté à un événement qui va empoisonner son existence : une liaison passionnée et troublante avec Madame Cazenave, la propre mère d'Émilie. Jonas ne sait pas initialement qui est cette femme, et lorsqu'il découvre la vérité, il est trop tard.

Madame Cazenave, consciente de la situation et de l'amour que Jonas porte à sa fille Émilie, lui fait promettre, sous peine de révéler leur liaison scandaleuse, de ne jamais s'approcher d'Émilie, de ne jamais lui avouer ses sentiments, de renoncer à cet amour. C'est un chantage affectif dévastateur qui contraint Jonas à sacrifier le seul amour de sa vie sur l'autel d'une promesse extorquée.

Cette scène constitue le nœud tragique du film : Jonas, homme d'honneur malgré tout, tiendra sa promesse au prix d'une douleur silencieuse et permanente. Il s'effacera, s'éloignera, et laissera Émilie se marier avec un autre.

VI

Le Mariage d'Émilie et la Guerre d'Algérie

Pour tenir sa promesse et fuir la souffrance, Jonas observe de loin la vie d'Émilie qui finit par épouser l'un de ses amis de la bande de Rio Salado. Émilie et son mari auront un enfant. Jonas, lui, reste dans une solitude choisie et douloureuse, incapable de construire une vie affective stable, hanté par l'amour auquel il a renoncé.

La guerre d'indépendance algérienne éclate dans les années 1950 et transforme radicalement le visage de l'Algérie. Les tensions entre la population arabe et la population européenne deviennent insupportables. Le mari d'Émilie meurt pendant le conflit, laissant Émilie veuve avec son enfant. Le pays tout entier se déchire, et avec lui les amitiés et les liens qui semblaient indéfectibles.

VII

L'Indépendance — Le dernier refus

En 1962, l'Algérie proclame son indépendance. Cette libération tant attendue par le peuple algérien signe paradoxalement le départ forcé et traumatisant de la quasi-totalité des Européens d'Algérie — les pieds-noirs — qui doivent abandonner leurs maisons, leurs biens, leur vie entière pour rejoindre une France qu'ils ne connaissent souvent que de nom.

Face à ce départ inéluctable, Jonas rassemble tout son courage et supplie Émilie de rester, de choisir l'Algérie, de choisir lui. C'est la seule et unique fois où Jonas laisse transparaître ouvertement ses sentiments. Mais Émilie, brisée par le deuil et portant la responsabilité de son fils, refuse. Elle ne peut pas rester dans un pays meurtri et incertain. Elle part avec les autres, avec ses amis, avec Jean-Christophe, Fabrice et Simon, emportant avec elle la moitié de l'âme de Jonas.

Jonas, lui, reste en Algérie. Il ne peut pas partir. Ce pays est le sien, même si ce pays lui a tout pris. La séparation est définitive, ou du moins c'est ce qu'il croit.

VIII

L'Épilogue — La lettre d'une morte

Des années s'écoulent. Jonas vieillit en Algérie, séparé de ses amis que les frontières désormais étanches lui interdisent de revoir. Pourtant, la correspondance maintient vivant un fil fragile entre eux. Un jour, Jonas décide de faire le voyage en France pour retrouver ceux qu'il a aimés. Mais il arrive trop tard : Émilie est morte.

Elle lui a laissé une lettre. C'est en lisant cette lettre — dans la dernière scène du film, au bord de la tombe d'Émilie — que Jonas découvre peut-être ce qu'Émilie ressentait vraiment, ce qu'elle n'a jamais pu ou voulu lui dire. Le film se clôt sur cette image de Jonas vieilli, seul face à la pierre tombale, portant le poids immense d'une vie entière vécue dans le renoncement et dans la grâce triste d'un amour jamais accompli.

Le film se termine sur la citation de Yasmina Khadra : « Celui qui passe à côté de la plus belle histoire de sa vie n'aura que l'âge de ses regrets et tous les soupirs du monde ne sauraient bercer son âme. » Ces mots résonnent comme une épitaphe pour Jonas, mais aussi comme un avertissement universel adressé à tous ceux qui laissent passer ce qui compte vraiment.

« L'amour est la seule chose qui ne vieillisse pas dans l'homme, et c'est pourquoi il est à la fois sa plus grande richesse et sa plus grande blessure. »
Thème central — Ce que le jour doit à la nuit
Distribution & Personnages

Les Protagonistes
de la Fresque

Le film bénéficie d'un casting soigneusement composé, mêlant acteurs confirmés et révélations. Chaque personnage incarne une facette de l'Algérie coloniale et des déchirures humaines qu'elle a produites.

Fu'ad Aït Aattou Younès / Jonas (adulte)

L'acteur franco-marocain incarne le rôle principal avec une retenue mélancolique saisissante. Son personnage est un homme tiraillé entre deux identités, condamné à aimer en silence. Fu'ad Aït Aattou apporte une présence physique intense et une intériorité contemplative qui rendent crédible l'amour silencieux de Jonas.

Nora Arnezeder Émilie Cazenave (adulte)

Révélée par Faubourg 36, Nora Arnezeder confère à Émilie une grâce lumineuse et une ambiguïté troublante. Son personnage est à la fois le symbole de l'amour inaccessible et de la liberté que Jonas ne pourra jamais saisir. Elle incarne l'Algérie européenne dans ce qu'elle avait de plus attachant et de plus complexe.

Anne Parillaud Madame Cazenave

L'actrice de Nikita interprète la mère d'Émilie, personnage ambigu et fatal. Madame Cazenave représente la tentation et la culpabilité, celle qui, par son chantage sentimental, brise le destin de Jonas. Anne Parillaud délivre une performance nuancée, entre désir et manipulation.

Vincent Perez Juan Rucillio

L'un des amis de la bande de Rio Salado. Vincent Perez apporte sa présence charismatique à ce personnage de la communauté espagnole d'Algérie, incarnant la méditerranéité ensoleillée et l'amitié virile qui caractérise ce groupe.

Mohamed Fellag Mohamed, l'oncle pharmacien

Figure paternelle bienveillante et pilier moral du film, Mohamed incarne la dignité et la sagesse. Algérien marié à une Française, il vit lui aussi dans l'entre-deux, symbole de cette Algérie plurielle qui n'a finalement pu survivre. Fellag, célèbre humoriste algérien, livre une interprétation sobre et touchante.

Anne Consigny Madeleine, la tante pied-noire

L'actrice césarisée interprète Madeleine, la femme de Mohamed, professeure de piano pied-noire. C'est elle qui rebaptise Younès en Jonas, geste symbolique fort. Madeleine représente l'Algérie française humaniste, ouverte, celle qui croyait à la coexistence possible.

Nicolas Giraud Fabrice

L'un des amis inséparables de Jonas à Rio Salado. Fabrice incarne l'insouciance de la jeunesse méditerranéenne, la camaraderie solaire qui ne connaît pas les frontières.

Olivier Barthélémy Jean-Christophe

Autre membre fondateur de la bande de Rio Salado. Jean-Christophe représente l'amitié profonde et durable qui résistera même à l'exil et à la séparation imposée par l'histoire.

Matthias Van Khache Simon Benyamin

Le quatrième de la bande, Simon apporte une dimension supplémentaire à la mosaïque identitaire du film. À travers ces amis de religions et d'origines différentes, le film célèbre une Algérie de la fraternité disparue.

Marine Vacth Isabelle Rucillio (adulte)

Avant sa révélation internationale dans Jeune et Jolie, Marine Vacth apparaît dans ce film dans un rôle plus secondaire, mais déjà avec cette beauté froide et intrigante qui deviendra sa marque.

Iyad Bouchi Younès (enfant)

Le jeune acteur incarne le Younès de l'enfance, avant le basculement identitaire. Sa prestation naturelle et juste ancre l'humanité du personnage dans ses origines profondes.

Salim Kechiouche Jelloul

Personnage secondaire important, Jelloul représente le versant algérien et indépendantiste de l'histoire, celui que Jonas ne peut plus tout à fait être mais qu'il n'a jamais cessé d'être.

Toile de Fond

Le Contexte Historique
de l'Algérie Coloniale

Pour comprendre pleinement la portée émotionnelle et politique du film, il est indispensable de situer le récit dans son contexte historique. L'Algérie des années 1930 à 1962 est un territoire traversé par des tensions profondes entre la population arabe et berbère indigène et la population européenne — les pieds-noirs — qui y vit depuis plusieurs générations.

L'Algérie Coloniale (1830–1962)

Depuis la conquête française en 1830, l'Algérie est officiellement intégrée à la France comme un territoire de plein droit, mais les Algériens musulmans sont traités comme des citoyens de second rang. Les terres fertiles sont progressivement expropriées au profit des colons européens, créant un profond ressentiment qui alimentera le nationalisme algérien.

L'Attaque de Mers el-Kébir (1940)

Le 3 juillet 1940, quelques jours après l'armistice franco-allemand, la marine britannique bombarde la flotte française ancrée à Mers el-Kébir pour éviter qu'elle ne tombe aux mains des Allemands. Le bilan est de 1 297 marins français tués. Cet événement traumatique est évoqué dans le film comme la cause de la mort de la mère et de la sœur de Jonas.

La Guerre d'Algérie (1954–1962)

Déclenchée le 1er novembre 1954 par le FLN (Front de Libération Nationale), la guerre d'indépendance algérienne est l'un des conflits les plus meurtriers et les plus complexes du XXe siècle. Elle oppose l'armée française aux combattants indépendantistes et fait entre 300 000 et 1,5 million de morts selon les sources. Elle se conclut par les Accords d'Évian en 1962.

L'Exode des Pieds-Noirs (1962)

Après l'indépendance, près d'un million d'Européens d'Algérie — les pieds-noirs — doivent quitter le pays en quelques semaines dans des conditions dramatiques, abandonnant leurs maisons, leurs commerces, leurs cimetières. Ce traumatisme collectif est au cœur du film, qui montre la douleur de cette séparation forcée.

Rio Salado — El Malah

Rio Salado, aujourd'hui appelée El Malah, est une véritable ville de l'Oranais où vivait effectivement une forte communauté d'origine espagnole. Cette communauté méditerranéenne catholique avait développé une culture propre, mélange d'Espagne, de France et d'Algérie, qui constitue l'un des aspects les plus fascinants de l'Algérie coloniale.

La Question Identitaire

Le personnage de Jonas/Younès incarne la tragédie des Algériens éduqués « à la française » qui se trouvaient en 1962 dans une impossible situation : ni tout à fait algériens aux yeux des indépendantistes, ni reconnus comme français par la France. Cette identité fracturée est l'une des blessures les plus profondes laissées par la colonisation.

L'Œuvre Originale

Le Roman de
Yasmina Khadra

Un chef-d'œuvre de la littérature algérienne

Yasmina Khadra est le pseudonyme de l'écrivain algérien Mohammed Moulessehoul, officier de l'armée algérienne. Il a choisi ce nom — celui de sa femme — pour préserver son anonymat pendant les années de plomb en Algérie. Né en 1955, il est aujourd'hui l'un des romanciers francophones les plus lus dans le monde.

Le roman Ce que le jour doit à la nuit, publié en 2008 chez Julliard, est considéré comme son chef-d'œuvre. Long de quatre cent cinquante pages, il constitue une méditation magnifique sur la mémoire, la perte, l'amour sacrifié et l'identité brisée. Le titre lui-même est une métaphore : de même que le jour ne pourrait exister sans la nuit, l'amour de Jonas pour Émilie tire toute sa beauté et son intensité de l'impossibilité même de son accomplissement.

Le roman a remporté le Prix Roman France Télévisions en 2008 et a été élu Meilleur livre de l'année 2008 par la revue Lire. Il s'est avéré être le roman le plus vendu de Yasmina Khadra dans des pays comme le Japon, le Canada, la Belgique et l'Espagne, et le deuxième roman le plus vendu en France. Son succès mondial témoigne de l'universalité d'un récit qui dépasse largement les frontières de l'Algérie.

« Adapter 450 pages d'une telle œuvre, c'est pas simple… Si mon désir a toujours été d'être absolument respectueux des intentions de Yasmina, il nous fallait trouver l'essence même du roman tout en lui donnant une dimension cinématographique. »
Alexandre Arcady — Sur l'adaptation
Analyse Critique

Review &
Analyse du Film

Note générale : 4 / 5 — Œuvre ambitieuse et émouvante

Alexandre Arcady signe avec Ce que le jour doit à la nuit une œuvre ambitieuse, parfois inégale, mais d'une beauté visuelle et émotionnelle indéniable. Adapter Yasmina Khadra en cent cinquante-neuf minutes est un pari audacieux, et le réalisateur s'en tire avec les honneurs, même si certaines concessions au format cinématographique peuvent être regrettées par les lecteurs du roman.

La Mise en Scène et la Photographie

Le film bénéficie d'une photographie somptueuse signée Gilles Henry. L'Algérie — filmée en partie en Tunisie pour des raisons logistiques — y apparaît dans toute sa splendeur mélancolique : la lumière dorée des après-midis oranais, les paysages arides de l'arrière-pays, les ruelles colorées des villes coloniales. Arcady compose des plans d'une beauté plastique remarquable qui font honneur à la poésie du roman originel.

La reconstitution historique est soignée, et l'on sent le soin apporté aux costumes, aux décors, à l'atmosphère de chaque époque. Le film parvient à faire sentir le passage du temps à travers des détails d'époque — les automobiles, les vêtements, l'ambiance des rues — sans jamais alourdir le récit d'un didactisme muséal.

Les Interprétations

Fu'ad Aït Aattou livre une performance habitée dans le rôle de Jonas adulte. Sa beauté mélancolique et son jeu tout en retenue conviennent parfaitement à un personnage condamné à aimer en silence. Si certains lui reprochent parfois une certaine passivité expressive, c'est précisément cette passivité qui rend Jonas crédible : un homme qui a appris très tôt à dompter ses émotions pour survivre.

Nora Arnezeder est lumineuse en Émilie, mais son personnage reste peut-être le moins bien développé du film. La contrainte de durée oblige Arcady à condenser des années de relations complexes en quelques séquences, et Émilie souffre parfois d'un manque de profondeur psychologique par rapport à ce que Khadra lui avait donné dans le roman.

La véritable révélation reste Mohamed Fellag dans le rôle de l'oncle Mohamed. Cet acteur-humoriste algérien délivre une performance d'une humanité bouleversante, incarnant avec justesse la dignité blessée d'un homme qui a choisi l'amour plutôt que les frontières, et qui paie ce choix de l'incompréhension des deux communautés.

La Musique d'Armand Amar et d'Idir

La bande-son du film constitue l'un de ses atouts majeurs. Armand Amar, compositeur franco-israélien spécialiste des musiques du monde, crée une partition qui oscille entre mélancolie orientale et romantisme occidental, reflétant parfaitement la double appartenance du personnage principal. La participation d'Idir, la voix emblématique de la chanson kabyle, apporte une dimension authentiquement algérienne qui enrichit considérablement l'atmosphère du film.

Les Points Forts

Le film réussit brillamment à transposer la dimension épique du roman, cette qualité de « fresque » qui embrasse plusieurs décennies et fait sentir le poids de l'histoire sur les destins individuels. L'Algérie coloniale, rarement filmée avec cette nuance et cette affection, est montrée dans sa complexité : ni simple paradis perdu, ni simple enfer colonial, mais un monde de contradictions et d'humanités mêlées.

La thématique de l'amour sacrifié est traitée avec une délicatesse et une profondeur rares au cinéma. Le film ne cède jamais au mélodrame facile : la douleur de Jonas est toujours contenue, digne, ce qui la rend d'autant plus poignante. La scène finale, Jonas vieilli lisant la lettre d'Émilie morte sur sa tombe, est d'une sobriété déchirante.

Les Réserves

La durée du film — près de deux heures quarante — peut parfois peser sur le rythme narratif. Certaines scènes semblent étirées, certains personnages secondaires insuffisamment développés. La complexité du roman de Khadra, avec ses multiples strates temporelles et psychologiques, ne passe pas toujours aisément à l'écran.

Le triangle amoureux entre Jonas, Émilie et Madame Cazenave, pilier dramatique du récit, est traité de façon parfois abrupte au cinéma. La dimension incestueuse symbolique de la situation — aimer la fille de la femme que l'on a aimée — demande un traitement plus subtil que ne le permet la contrainte du format cinématographique.

Enfin, certains critiques ont relevé que le film penche parfois trop vers la nostalgie romantisante d'une Algérie coloniale idéalisée, sans suffisamment interroger les injustices structurelles que le colonialisme a imposées à la population algérienne. Cependant, cette ambivalence est précisément celle du roman de Khadra, et il serait injuste d'en tenir rigueur au film.

Conclusion Critique

Ce que le jour doit à la nuit est un film rare et précieux dans le paysage du cinéma français contemporain : une grande fresque romantique et historique qui ose traiter de la mémoire algérienne avec amour, nuance et beauté. Malgré ses imperfections, il constitue l'une des adaptations les plus fidèles en esprit à l'œuvre de Yasmina Khadra. C'est un film à voir pour sa beauté visuelle, pour les performances de ses acteurs, et pour la façon dont il rappelle que l'histoire est toujours, d'abord, l'histoire des individus que cette histoire broie ou illumine.

Le film laisse une impression durable, celle d'un monde disparu filmé avec la tendresse de quelqu'un qui l'a connu — ou qui rêve de l'avoir connu. C'est peut-être là sa plus grande réussite : transformer l'histoire en poème, la politique en sentiment, et le temps perdu en beauté intemporelle.

Analyse Thématique

Les Grands Thèmes
du Film

L'Identité Fracturée

Jonas/Younès est la figure par excellence de l'identité fracturée. Son prénom double — Younès en arabe, Jonas en français — symbolise cette dualité irréductible. Élevé par un oncle marié à une Pied-Noire, éduqué à la française, il n'appartient pleinement ni au monde arabe ni au monde européen. Cette identité en suspens est la condition de nombreux Algériens de sa génération, et elle constitue l'une des blessures les plus durables laissées par la colonisation.

L'Amour Sacrifié et le Renoncement

Au cœur du film se trouve la question du renoncement amoureux. Jonas sacrifie l'amour de sa vie sur l'autel d'une promesse — morale discutable, mais qui révèle le caractère profondément honnête et tragique du personnage. Cet amour non-dit, contenu pendant des décennies, est plus beau et plus dévastateur que n'importe quel amour accompli. Le film pose la question : vaut-il mieux aimer et souffrir, ou ne jamais aimer pour ne jamais souffrir ?

La Mémoire et la Nostalgie

Structurellement, le film est un récit mémoriel : un vieil homme regarde en arrière et raconte sa vie. La nostalgie imprègne chaque image, chaque dialogue. Mais Arcady et Khadra savent que la nostalgie peut être dangereuse — elle embellit le passé et occulte ses injustices. Le film maintient cet équilibre fragile entre la célébration de ce qui fut beau dans l'Algérie coloniale et la reconnaissance de ce qui fut profondément injuste.

L'Histoire Comme Destin

L'un des aspects les plus forts du film est la façon dont l'Histoire — avec son grand H — s'impose sur les vies individuelles. Jonas n'a pas choisi d'être algérien dans une Algérie coloniale ; il n'a pas choisi la guerre, l'exil des pieds-noirs, la séparation de ses amis. L'Histoire le broie comme elle broie tous les personnages. Le film interroge ainsi la liberté humaine face aux forces historiques qui dépassent les individus.

La Fraternité Méditerranéenne

La bande de Rio Salado — Jonas/Younès l'Algérien, Jean-Christophe, Fabrice, Simon, fils de la communauté espagnole — incarne un idéal de fraternité méditerranéenne transcendant les frontières de l'origine et de la religion. Cet idéal est brisé par l'histoire, mais le film le célèbre avec une émotion sincère, comme une possibilité perdue mais réelle. Ce monde-là a existé, et sa disparition est l'une des tragédies que le film choisit de pleurer.

Réception & Héritage

Accueil Critique
& Public

À sa sortie le 12 septembre 2012, le film a reçu un accueil mitigé mais globalement positif de la part de la critique française. Les cinéphiles les plus exigeants ont parfois reproché à Arcady un traitement trop classique et trop romanesque d'un sujet qui appelait peut-être une approche plus politique ou formellement audacieuse. Cependant, le grand public et les fans du roman ont été au rendez-vous, sensibles à la beauté visuelle de l'ensemble et à l'intensité émotionnelle du récit.

Sur AlloCiné, le film a recueilli des avis très contrastés : certains spectateurs le considèrent comme l'un des films français les plus émouvants de l'année 2012, un « chef-d'œuvre de mélancolie » ; d'autres lui reprochent sa longueur excessive et une certaine platitude dans le traitement des personnages féminins. Cette polarisation témoigne de la difficulté de rendre justice à une œuvre littéraire aussi dense dans le format contraignant du long métrage.

Le film a surtout été plébiscité par les membres de la diaspora algérienne et les pieds-noirs, pour qui ce récit touche à une mémoire très intime et souvent douloureuse. Nombreux sont ceux qui ont témoigné avoir pleuré tout au long de la projection, reconnaissant dans l'histoire de Jonas leur propre déracinement, leur propre histoire familiale, leurs propres regrets.

En termes de box-office, le film a réalisé des résultats honorables pour une production de ce type, confirmant qu'il existe en France un public fidèle pour le cinéma historique et romanesque. Le budget de 13,17 millions d'euros a été en grande partie rentabilisé par les entrées françaises et les ventes à l'international, notamment dans les pays arabophones et en Belgique.

« Vraiment, magnifique film tellement émouvant que j'en écris ma première critique pour partager ma joie d'avoir vu ce film ! Et vous encourager à le voir d'autant plus si le sujet vous concerne ! »
Spectateur anonyme — AlloCiné
Informations Techniques

Fiche
Technique Complète

Titre original Ce que le jour doit à la nuit
Titre international What the Day Owes the Night
Réalisation Alexandre Arcady
Scénario Alexandre Arcady & Daniel Saint-Hamont
D'après le roman de Yasmina Khadra (éd. Julliard, 2008)
Musique Armand Amar & Idir
Photographie Gilles Henry
Ratio d'image 2,35:1 (Scope)
Son DTS 5.1
Production Alexandre Films, Les Films du Jasmin, Be Films
Distribution Wild Bunch / Studio 37 (Orange)
Lieux de tournage Tunisie, Algérie, France
Budget 13 170 000 euros
Durée 159 minutes (2h 39min)
Date de sortie (France) 12 septembre 2012
Genre Drame romantique historique
Pays de production France / Belgique
Langue Français
Époque Années 1930 — Années 1960 et au-delà
Classification Tous publics (avec avertissement)

Ce que le jour doit à la nuit est un film qui parle de ce que l'amour doit à l'impossibilité,
ce que la vie doit à la perte, et ce que la mémoire doit à l'oubli.

— Une épopée de l'âme méditerranéenne —